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Présentation - Elisabeth Weissman : la désobéissance éthique

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Distinguer la loi du droit


Elisabeth Weissman,
Auteure de La Désobéissance éthique,
co-organisatrice du forum des résistances dans les services publics du 4 décembre 2010.
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Télécharger cet article en version pdf : Distinguer la loi du droit.
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Bonjour à toutes et à tous.

Le réseau des enseignants de primaire en résistance m’a confié la charge de vous présenter cette journée « forum des résistances ».

C’est bien volontiers que j’y souscris et c’est même un honneur. Mais direz-vous, pourquoi donc m’avoir confié cette mission alors que je suis de vous tous, celle qui précisément est tout sauf une fonctionnaire résistante ?

La réponse est simple : si je suis là, c’est parce que je vous ai tous suivis durant un an d’enquête, rencontrés aux quatre coins de la France, enseignants, forestiers, postiers, électriciens, conseillers pôle emploi, psychiatres, policiers.

J’ai ramené de cette enquête un livre qui fait aujourd’hui le lien entre vous tous, qui fait « caisse de résonnance » comme dit Stéphane Hessel qui m’a fait l’honneur de préfacer ce livre. Mais ce qui m’a frappé durant cette enquête, c’est que tous vous viviez absolument la même politique de saccage, étiez engagés dans des formes de résistance comparables mais que ni les uns ni les autres vous ne saviez vraiment ce qui se passait ailleurs.

Ce que vous subissez tous de manière comparable : la révision générale des politiques publiques.

Démantèlement, désorganisation, privatisation, externalisation d’activités, passage d’une logique de moyens à une logique comptable du résultat, instrumentalisation à des fins sécuritaires, le tout accompagné d’un management par la terreur, le harcèlement, la dépossession du travail, perte de sens, l’évaluation érigée en dogme, la vulnérabilisation des individus.

Il fallait en finir avec ce modèle social que nous enviait le monde entier, hérité du programme national du conseil de la Résistance… Didier Magnin nous en dira quelques mots tout à l’heure.

Et c’est contre cette liquidation que vous résistez.

Mais si jusque-là il y avait eu convergence des analyses, la convergence des actions manquait cruellement



Après la philosophie, vient l’action.


On aura beaucoup colloqué et convergé sur les effets désastreux de cette marchandisation des services publics. Beaucoup analysé les plaintes, beaucoup convergé pour dénoncer et protester.

Très bien. Mais comme dit Victor Hugo : « Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l'action ».

Il y a belle lurette que vous y êtes, dans l’action.

Restait à le faire savoir aux autres, restait à faire convergence.

Qui sait par exemple que les forestiers résistent dans leurs forêts pour sauver les arbres de la surexploitation marchande ?
Qui sait que les postiers résistent à la vente forcée au guichet ?
Qui sait que les facteurs refusent de se soumettre au chronométrage de leurs tournées à la seconde près ?

Pour la première fois, donc, vous allez faire savoir aux autres et apprendre des autres, mutualiser vos expériences.

Une coordination nationale de résistance restait à inventer.
Peut être va-t-elle s’inventer aujourd’hui. Voilà pourquoi cette journée est essentielle.

Mais, je laisserai le soin à ceux qui sont là de dire comment ils résistent au management technocratique, qui casse les équipes, les prive de tout discernement et voudrait les contraindre à faire le sale boulot.

Je laisserai le soin aux enseignants de dire comment ils refusent de ficher et d’évaluer les élèves, aux conseillers de pôle emploi comment ils refusent de radier les demandeurs d’emploi, de dénoncer les sans-papier, aux infirmiers psy comment ils refusent de mettre systématiquement les hospitalisés d’office en chambre d’isolement, attachés sur leur lit, aux agents EDF comment ils refusent de couper le courant pour au contraire le rétablir, comment tous résistent pour défendre ce qui fait l’essence même de leur mission : la relation à l’autre.

Et l’on comprendra en les entendant que vouloir exercer son métier aujourd’hui, juste son métier, c’est déjà résister et désobéir.



A chacun sa résistance, micro-résistances

J’ai rencontré tout au long de mon enquête des situations de lutte très différentes, allant de la désobéissance proclamée à la résistance souterraine y compris dans un même secteur d’activité.

Tout dépend de la nature du métier et de la présence ou non d’un collectif syndical ou pas, susceptible de faire lever la pâte.

Certains agissent dans le secret de leur conscience. Ils résistent par des petits gestes au quotidien, dans des « micro-résistances » qui freinent et subvertissent objectifs, directives, règlements : autant de contre-conduites, que Foucault appelait : « inservitude volontaire », « indocilité réfléchie », insoumission.

Comme ces psychiatres qui n’obtempèrent pas aux injonctions du préfet d’interdire les sorties d’essais aux patients qui ont été hospitalisés d’office.

Comme ces policiers qui commettent volontairement des erreurs de procédure pour éviter aux gens des expulsions, qui vont prévenir les familles qu’elles vont être raflées .

Des actes qui ne se disent pas publiquement, même s’ils peuvent être concertés.


Désobéissance


Autre chose sont les actions de désobéissance proprement dites, celles des enseignants par exemple, qui elles, ont pour vocation d’être publiques et collectives puisque leur objectif est d’empêcher les réformes, et de créer un rapport de forces avec le pouvoir décisionnaire.

Y compris cette fois en s’exposant aux sanctions. Vous en savez tous quelque chose.


Revitalisation démocratique

Je voudrais m’arrêter quelques minutes sur le débat autour des désobéisseurs.

On leur fait le reproche d’être des artisans du désordre. Je dirais plutôt qu’ils sont au contraire les artisans d’une revitalisation démocratique.

Pourquoi ? Parce qu’ils prennent l’opinion publique à partie, qu’ils participent à cette contre-information indispensable dans la bataille d’opinion.

Alors bien sûr, on leur oppose le vote : s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à voter. Mais que faire entre deux élections, en cas de dérive avérée d’une politique ? Attendre ? Mais la justice, elle, n’attend pas. Les coupures de courant, les rafles, les fichages, les atteintes aux libertés n’attendent pas.

Pour évoquer ce moment où la ligne jaune est atteinte la philosophe Sandra Laugier parle de dissonance et elle dit : « La désobéissance s’impose dès lors qu’il y a dissonance, elle est caractéristique de ces moments où l’on désespère de la démocratie ». Précisément parce qu’on croit en la démocratie.

Et puis il convient de distinguer la loi du droit. La loi passe, se fait et se défait, au gré des vicissitudes politiques. Le droit reste, il est supérieur, universel, immuable.

Désobéir ce n’est donc pas affaiblir la démocratie, mais au contraire, la faire progresser. Comme le rappelle Hannah Arendt, la grève, avant d’être légale, fut d’abord désobéissance à la loi !

Peut-être les Robins des Bois, en rétablissant le courant aux foyers démunis, parviendront-ils un jour à faire inscrire le droit à l’énergie dans la constitution ? Mais à quel prix !

La résistance dans la France de Sarkozy se paye au prix fort.

Dominique Liot
nous en parlera sûrement, avec sa mise à pied d’un mois, sans parler de celle d’Alain Refalo, sur qui à l’évidence le Ministre s’acharne via l’inspecteur d’académie, qui a refusé la levée de sanction d’abaissement d’échelon préconisée par le conseil supérieur de la fonction publique.



La distance des syndicats

Et les confédérations syndicales ?

Si la plupart des résistants sont syndicalistes, force est de constater que les directions fédérales, elles, gardent plutôt leurs distances avec ces formes de lutte non classiques.

Il n’empêche que ce sont les militants de la CGT qui mènent des actions de résistance à l’ONF, à l’EDF, et plutôt SUD à la Poste.

Mais pourquoi cette frilosité des confédérations ?
- difficultés à prendre en charge les questions d’ordre éthique, relatives au contenu du travail,
- ignorance de ce que sont ces formes d’action marquées à tort du sceau de l’individualisme,
- rejet de ce qui pourrait apparaître comme une forme d’héroïsation qui d’une certaine manière auréolerait les désobéisseurs

Et peur, bien sûr, de l’illégalité.

Reste que les syndicats ne savent trop quoi faire, de cette nouvelle souffrance psychique, souffrance éthique liée au démantèlement des services publics, qui naît du conflit de loyauté, ce combat intérieur qui agite ceux qui ne veulent pas faire ce qu’on leur demande de faire mais qui le font quand même faute de pouvoir convertir leur indignation en action.

On nomme cela les risques psycho-sociaux et on appelle les psys au secours.

C’est ainsi qu’est en train de naître un nouveau marché de la compassion, dans un cynisme d’Etat le plus absolu.


Résistance éthique


La différence avec les luttes traditionnelles est que la résistance est traversée par un sentiment de responsabilité collective citoyenne.

Ce ne sont pas une lutte défensive mais offensive portée par une exigence éthique.

Ethique parce que votre refus porte en soi le souci de l’autre. Que devient l’Autre en effet dans une relation désormais pervertie par la logique marchande et sécuritaire ?

Votre résistance relève d’une éthique de la responsabilité, cette manière que l’on a de diriger sa conduite, qui fait se demander
« comment agir au mieux pas seulement dans mon intérêt mais dans celui des autres ! »

Et c’est bien parce que c’est cette part de lui-même que l’agent reconnaît atteinte aussi en l’autre, qui vous apparente à l’homme révolté de Camus, l’homme dont la révolte dépasse sa propre condition.

Résister, ce serait donc aussi se sauver soi-même de la sauvagerie d’un système qui vous atteint au plus profond de votre humanité et veut aller jusqu’à araser votre sens moral.

Paraphrasant Camus et son célèbre : « Je me révolte, donc nous sommes », on pourrait dire « Je désobéis, donc nous sommes ».

Et si je me révolte, si je désobéis, c’est que j’aurai su faire usage de mon entendement, comme le recommande Kant dans un très beau texte : « Qu’est-ce que les Lumières ? » où il exhorte les hommes au courage « d’avoir avec nous-mêmes le rapport d’autonomie qui nous permet de nous servir de notre raison et de notre morale
».

Mais il est bien gentil, Kant ! Car cette autonomie est aussi une question économique.

Peut-on parler d’autonomie quand on est précaire ? La précarité est un ennemi objectif de la résistance.



Œuvre de culture


En résistant, en désobéissant, vous ne faites pas que vous opposer à la révision générale des politiques publiques. Vous faites acte de culture et de civilisation.

Vous résistez à la guerre contre les solidarités et le vivre ensemble, dont Sarkozy a fait le nerf de sa politique de dé-civilisation.

Et peut-être êtes-vous aussi en train de faire oeuvre d’innovation à travers de nouvelles pratiques de lutte, face à un pouvoir totalement, irrémédiablement, délibérément sourd à toute expression populaire, recherche de dialogue social, parce qu’il n’en a strictement rien à faire. Parce qu’il se croit au-dessus du peuple et du droit, et qu’il prétend le conduire là où, certains comme vous, ne veulent pas aller.
Or le problème pour le pouvoir, c’est que pour appliquer ses funestes réformes, il a absolument besoin de vous.
 
De votre obéissance.

Et ça, mon petit doigt me dit que ça n’est pas gagné.

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Elisabeth Weissman, Auteure de La Désobéissance éthique,
Intervention au forum des résistances dans les services publics, Paris, le 4 décembre 2010.


Date de création : 12/12/2010 @ 22:07
Dernière modification : 22/12/2010 @ 17:27
Catégorie : Présentation
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